ENSEMBLE SUR LES CHEMINS DE
LA PAIX
Lesprit de la
dÉmarche synodale
Ainsi nous
entrons dans une période synodale. Ce synode sera préparé principalement en secteur.
Pour autant, il convient de lui donner un esprit. Et cest le but de ce texte qui
reprend et développe lhomélie que jai faite à Villebon :
il sagit ici de nous entraider pour nous mettre en état de synode, pour nous
convertir ensemble à avancer sur la route des hommes et bâtir la paix. 1.
Contempler le Christ et se mettre à sa suite Cela doit être notre premier réflexe !
Jésus rassemble des disciples pour être « ses compagnons et pour
les envoyer prêcher avec pouvoir de chasser les démons » (Mc 3.14 15). Être compagnon du Christ, cest le
voir partager son pain avec des pécheurs, cest le voir rencontrer des personnes de
mauvaise vie (les femmes prostituées
les voleurs de pauvres quétaient les publicains) des enfants, des personnes malades
et même celles que lon dit possédées
Jésus semble être transformé par les rencontres quil fait. Je pense à la rencontre avec la femme syro-phénicienne
qui lui demande de guérir sa fille : « laisse dabord les enfants se
rassasier, car il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de la jeter aux
chiens » (Mc 7,27). Comment ne pas voir quaprès la brutalité de la réponse
Jésus réfléchit et approfondit, comprend mieux le sens de sa mission ?
Jésus a une véritable capacité détonnement et dadmiration.
Il se laisse émouvoir. Il a un cur ! Combien de fois ne dit-on pas de
lui : « Jésus fut dans ladmiration » (Mt 8,10) « il eut
pitié » (Mt 14,14) ? Pour autant,
il nest pas naïf : il sait discerner, même chez ceux qui linvitent à
déjeuner, ce quil y a de convenu et de fermeture de cur lorsque cest le
cas. Et sil ne condamne jamais les blessés de la vie et en particulier de
laffectivité (je pense à la samaritaine) il ne laisse jamais croire
quil trouve leur conduite normale quand elle est déviante : il accueille et
veut rendre juste. A chacun il dit : « lève-toi ».
Jésus porte sur lui le procès fait
aux boucs émissaires de la société : ici je pense à la femme adultère (Jn 8.1-11). Le procès de la femme adultère devient le procès
de Jésus et, sans doute, le procès au cur de Jésus : il veut respecter la
loi et, lui qui na pas péché, a, peut être, la tentation de jeter la première
pierre ! Mais, comme sur la croix, il baisse la tête et ne veux pas se servir de la
loi comme dun pouvoir sur lautre. Jean ne connaît pas les tentations
décrites par les synoptiques après le baptême et à lagonie : ne peut-on pas
lire, ici, le combat intérieur de celui dont la sainteté ne simpose pas, mais se
propose ? Si
Jésus rencontre les personnes dans la profondeur de son être, cette rencontre
modifie ceux quil rencontre : nest-ce pas là le sens profond des
miracles ? Nest-ce pas là le sens profond pour ceux qui ont accepté cette
rencontre du fameux : « ta foi ta guéri » ? Ce qui
frappe aussi dans les Évangiles, cest que ceux qui ont refusé cette rencontre en
profondeur, ont été libres de le faire
ils ont pu manger du pain, être guéris
(comme neuf des dix lépreux), ils ont pu être conscients de lamour de Jésus pour
eux, comme lhomme riche (Mc 10.21) : Jésus
laisse libre, Jésus accepte léchec de la rencontre. Le plus dramatique, sans
doute, a-t-il été pour lui léchec de sa rencontre avec les hommes religieux de
son temps, puisque ce sont eux qui lont condamné. 2.
Vivre
le Christ dans lÉglise communion Lorsque Jésus rassemble ses disciples pour être ses « compagnons », (ceux qui partagent ensemble le pain avec lui), il crée lembryon dun nouveau Peuple nourri de son pain. Ce Peuple
nouveau, cest lÉglise. Le partage
du pain est la source et le sommet de sa communion. C'est à bon droit
quaujourdhui on lit le Concile Vatican II comme un appel à vivre dans et de
lÉglise communion. Cela est
facile à comprendre : la communion entre les hommes a son origine dans la communion
en Dieu et se fonde sur le désir de Dieu de rassembler toute lhumanité. Dieu est
un Père que le Fils révèle et que lEsprit rend manifeste. Cette communion est
expérimentée dans lÉglise depuis la Pentecôte. Et, elle est par nature
« missionnaire ». Je vais
revenir dans un instant à la suite de mon propos, mais je voudrais souligner
lextraordinaire difficulté que nous avons à le comprendre. Certes, nous
aimons lamour et nous aimons en parler. Certes, nous
aimons la communion et nous aimons en trouver les traces. Mais, notre
mode de vie rend difficile de bâtir des communautés : le travail, le transport, les
voyages, les liens avec nos parents, notre fréquentation damis dautres
cultures,
nous rendent le plus souvent impossible de devenir réellement des
« compagnons »
partageant régulièrement, hebdomadairement, le Pain
Or, nous ne
pouvons pas renoncer à faire communauté. Nous ne pouvons pas accepter dêtre
simplement les uns à côté des autres. Nous ne pouvons pas accepter, pour nous,
lindividualisme. Il importe donc dinventer, sans nostalgie, la manière de vivre la communion adaptée au monde
daujourdhui. Il ne sagit pas dune question de structures. Il
sagit dun esprit, de savoir comment nous recevons lEsprit
aujourdhui. Jai publié une lettre pastorale sur « Le Dimanche »
et jy renvoie volontiers. Mais jai la ferme conviction que ce nest pas
en disant sur tous les tons quil faut se réunir, quil faut pratiquer le
dimanche, quil faut être ensemble, que nous avancerons. Ceux qui veulent
lentendre, lentendent
mais la plupart sont indifférents à ces appels.
Ils sont pourtant chrétiens ! ils font pourtant partie de la famille. Il me semble
que les appels à la communion des communautés ne peuvent être entendus que si ces
communautés sont dabord conviviales, fraternelles, ouvertes en toute
vérité à toutes les cultures : rien nest plus contraire à lesprit de
Vatican II que de condamner des personnes parce quelles nont pas compris
Vatican II ! Rien nest plus contraire à lEsprit de lÉvangile que
de condamner des personnes pour des raisons dhabitudes, de traditions (avec un
« t » minuscule) ou de règles ! Il faut
aussi que nos communautés vivent dans lEsprit la vocation quelles
reçoivent à chaque confirmation. Il ne peut pas y avoir de communauté chrétienne sans
action de grâce, sans silence, sans écoute de la Parole de Dieu. Il faut
enfin partager. On ne peut
reconnaître le Christ quau partage du pain. Le premier partage est celui du pain
de la Parole. Lhomme ne se nourrit pas que du pain matériel. Nous ne pouvons
pas être réunis au nom du Christ si nous ne faisons pas circuler la Parole entre nous.
Il est important et difficile , pour cela, dêtre vrai : il faut
chercher à dire ce que nous avons reçu dans notre histoire, ce qui nous a marqué, ce
qui nous laisse de marbre, ce qui nous fait avancer. Mais pour que ce partage de la Parole
puisse avoir lieu il nous faut reconnaître mutuellement une aptitude à avoir un avis, à
pouvoir lémettre
« tout homme est une histoire sacrée ».
Nous avons
cherché à établir ces échanges - en rejoignant lexpérience de nombreux
mouvements - notamment en travaillant « Aller au cur de la Foi » ou les
carnets du Carême. Il nous faut
partager la responsabilité. « Entre tous les fidèles, du fait de leur régénération
dans le Christ, il existe, quant à la dignité et à lactivité, une véritable
égalité en vertu de laquelle tous coopèrent à lédification du Corps du Christ
selon la condition et la fonction propres à chacun ».
Canon 208 Selon la
condition et la fonction propre à chacun
Je
ninsiste pas sur ce point puisque jy ai consacré ma lettre sur le prêtre
Lautorité dans lEglise est ministérielle
cest à dire
quelle est un service et il ne serait pas cohérent que le ministère de
lautorité se réserve tout le pouvoir de décision. Incontestablement
ceci peut arriver chez des prêtres (
. mais pas que chez les prêtres !
) : dans le diocèse il peut arriver même que certains naient jamais
entendu parler du principe de subsidiarité. Dans chaque
« état de vie» certains peuvent se prendre pour des sauveteurs (ceux qui
veulent aider lautre à se sauver sans son avis) pour des victimes (ceux qui veulent
recevoir de la part de lautre sans son avis) ou être des persécuteurs (ceux qui
agressent lautre car il ne rejoint pas ou ne donne pas ce qui est attendu). Il est clair
que cest le travail du vicaire général, des vicaires épiscopaux et de ceux qui
« accompagnent » les personnes de vérifier que aucune ne senferme dans
ce cercle infernal. Il nous faut sans doute pour cela relancer (ou lancer) les pratiques
dévaluation
et, plus benoîtement, les liens de convivialité. Il nous
faut, sans doute aussi, mettre en place une sorte de charte des bénévoles qui rappelle
que le bénévole répond à un appel de Dieu (appel nourri dans la prière) dans
lÉglise (cest-à-dire avec dautres, engagés dans une histoire), pour
une mission qui nécessite fidélité, compétence et donc formation ! En échange de
quoi, le bénévole reçoit une aide au discernement, une information, un savoir, un
soutien. Il me semble que nous pouvons faire quelques progrès en ce domaine. Le partage
est enfin celui du pain matériel
Le pain fait
avec de la farine, mais aussi celui pétri avec du temps, de la disponibilité, de
largent, de lamitié, de laide pour des démarches administratives, des
loisirs , etc.
3.
Se laisser envoyer par le Christ
Cest
lÉglise tout entière qui doit témoigner : « lÉglise, étant
dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le
moyen de lunion intime avec Dieu et de lunité de tout le jeux humain »
(Lumen gentium, I). LÉglise
en Essonne ce sont tous les catholiques ensemble. Chacun à notre manière, mais ensemble,
nous devons témoigner. Ceux qui ont reçu un ministère particulier lont reçu pour
que tous agissent ! Cest donc chacun et ensemble que nous devons être
prêtres, prophètes et rois
c'est-à-dire être capable de prier, de former et de
servir. Cest ensemble que nous devons chercher le chemin de la foi
aujourdhui : « lensemble des fidèles qui ont reçu
lonction du Saint-Esprit ne peut pas errer dans la
foi » (Lumen gentium, 35). Se laisser envoyer par le Christ, cest accepter de porter lÉvangile dans toutes les réalités du monde : la famille, la politique, léconomie, la culture, la justice, le sport, le développement personnel, la formation, les loisirs, etc. Pour la plupart dentre nous, lappel du Christ à le suivre ne nécessite pas demprunter un autre chemin que celui que la vie nous trace. Pour le synode, il ne sagit pas dabord, sauf exception, davoir une visée volontariste nouvelle pour « aller aux pauvres », « aux éducateurs », ou à nimporte quelle réalité sociale, il sagit de repérer ce que nous vivons dans ces réalités et à les confronter à la Parole de Dieu. Il sagit aussi de repérer ceux dentre nous qui y sont pleinement immergés pour les aider à y écouter la Parole de Dieu. Il est
facile de dire quil nous faut nous confronter à la Parole de Dieu. Mais ce
nest pas si facile à faire
car très souvent nous nous servons de la Parole
de Dieu plus que nous la servons. Le problème
est de savoir quelle est notre grille danalyse pour comprendre la réalité
Il est clair que nous avons tous des présupposés : hier, pour certains, marxistes,
aujourdhui, pour dautres, néo-libéraux ou autres
Il serait
important de reprendre, sans complexe, le chemin dune lecture de la réalité en
écoutant tous ceux qui la vivent et pas seulement ceux qui la pensent comme nous,
mais aussi en écoutant, en même temps, la Parole de Dieu à partir dune vraie
lecture de la Bible (qui accepte détudier le contexte, le rôle de lauteur et
qui donne la possibilité à chaque lecteur de recevoir ce texte à sa manière). Ceci ne peut
quengendrer des lectures plurielles, voire une opinion publique, dans lÉglise
ce qui est parfaitement justifié si cela provient dune authentique écoute de la
Parole. Si ce que je
dis est exact, ce synode devrait avoir pour objectif de permettre : -
aux familles
de parler pour les familles -
aux ethnies
de parler pour les ethnies -
aux
habitants des cités de parler pour les cités et plus
profondément elle devrait permettre de retrouver des intuitions fondamentales de
lAction Catholique. Ce travail
dinculturation de lÉvangile dans la réalité vécue et de son expression
dans lÉglise devrait, à mon sens, être dabord initié par les diacres en
situation professionnelle que, malheureusement, nous entendons trop peu dans le diocèse
sexprimer à partir de cette insertion professionnelle. Je sais que
ce que je viens dexprimer est presque banal mais pour autant, cela est
difficile ! Dans le
monde sécularisé lexpérience chrétienne ne trouve pas de mots pour
sexprimer et les mots chrétiens ne semblent pas embrayer sur la réalité. Ceci
peut être extrêmement douloureux. Le
déracinement des populations, la révolution de linformation de léconomie et
de la biologie (au sens large)
le développement et la crise de linstruction
publique, lapparition de la mondialisation, la montée en puissance dune
idéologie libérale dévastatrice nous laissent pantois. Les mots nont plus de
signification
et les jeunes par exemple, pour exprimer leur recherche spirituelle
et leur croyance de ce quest lhomme, préfèrent le mot réincarnation que le
mot résurrection devenu obsolète. Et nous ne
savons plus très bien ce qui est fruit dune culture dépassée et ce qui est
essentiel. Pour moi
lessentiel cest le Christ. Et
cest accepter que le Christ soit le chemin, la vérité, la vie. Mon chemin,
ma vérité, ma vie ! Il faut
essayer ensemble de le dire et de le tenir, de le vivre. Comment ? Probablement
en étant fier du Christ et de lEglise. Certes, il
est normal et souhaitable dêtre vrai, dadmettre les difficultés, les
fragilités, les erreurs, les fautes
mais nous navons aucune raison de rougir
du Christ. Bien plus,
je pense que cette fierté est un service public. Les
éléments de statut social, le travail, les descriptions de la carte didentité ont
perdu de leur capacité à donner de lidentité. Les repères deviennent flous. Ne
donnons pas dans le flou. Nous avons une histoire. Nous avons un Peuple. Nous avons le
Christ. Et le Christ nous permet de nous comprendre dans le monde. Sans doute pourrait-il
profiter de cette année de lEucharistie pour nous faire avancer dans cette fierté. Cela
nécessite de travailler. Aujourdhui
beaucoup pensent que la vie se divise en deux : dun côté la science et la
raison ; de lautre la poésie, lart, la religion
qui sont une
sorte de sentiment « Il suffit daimer » ! Ceci nous
conduirait à notre perte. Pour apprendre cela, il nest aucunement besoin du Christ.
La foi apporte la connaissance dune vérité aussi « dure » que celle
des sciences dures et quand je dis que le Christ est ressuscité cette vérité est
aussi certaine même si elle est dun autre ordre - que les relations
dincertitude dHeisenberg. Il nous faut
rencontrer. Et pour cela
il faut aimer notre monde. Ladmirer, le comprendre ! Rencontrer à temps et à
contre temps
La foi est
dabord une écoute avant dêtre une affirmation. Elle est une
affirmation qui se manifeste par lécoute de lexistence de lAutre. En mourant
sur la croix, le Christ a voulu montrer quil écoutait lhomme, quil
prenait au sérieux sa liberté, son projet
Labsolu
de son écoute a montré quelque chose de labsolu de Dieu ! Cette année
Madeleine Delbrel devrait nous aider à cela en son
centenaire ! Je serais
heureux si, symboliquement, nous rencontrions le rugby et les basketteurs, les
entrepreneurs comme les associations ! Enfin, il
nous faut croire en lavenir. Pas
bêtement. Mais parce
que nous croyons à la Parole du Christ. Cet avenir
ne peut pas se dérouler comme le passé. Certes, il
existe chez nous une population qui aimerait se stabiliser, qui rêve du village
dautrefois. Comme nous nous pouvons rêver de lÉglise dautrefois,
stable, comme si quelque chose pouvait être stable dans ce monde ! Croire à
lavenir
Cest croire en Celui qui, sans cesse, vient et nous parle. CONCLUSION
Le but
dun Synode nest pas de réunir une grande assemblée plus ou moins passive ou
organisationnelle. Le but dun Synode est de nous mettre (de nous garder devrais-je
dire) en état de marche confiante
de réapprendre à chanter sur la route, à
admirer le paysage, les personnes rencontrées
parce quon a soif de
lautre, parce quon a confiance dans le Seigneur. Le but
dun Synode cest de se relancer dans lEglise - Communion. Cest
à cela que je vous invite.
+Mgr Michel Dubost |